Les racines chrétiennes de l'Europe, une idée dangereuse

Publié le par Gilles POULET

        Les forces réactionnaires ne désarment jamais, à preuve les tentatives maintes fois renouvelées pour inscrire dans le marbre d'une future constitution européenne les « racines chrétiennes  de l'Occident », demande qui fait litière de l'héritage gréco-latin et ne peut qu'être combattue parce qu'exclusive au sens premier du terme. Pour autant, nul ne songe à nier ce que le christianisme a laissé tant du point de vue des idées que de celui de l'Art ou du mode de vie. Toutefois nul ne peut non plus contester le génie que le christianisme a mis, au fil de ses conquêtes, à recycler toute pensée, tout mythe ou toute légende en les pliant à ses vues. Même Aristote y fut soumis par d'habiles prosateurs et exégètes. Le christianisme, comme d'ailleurs la plupart des religions sotériologiques, a une âme de conquérant : il s'agit de convertir, convertir et encore convertir, peuples, rois puis continents, et ce même par l'épée, le feu et le sang.       

Tout commence vraiment sous le règne de Théodose Ier le Grand. Constantin, avant cet empereur,avait fait du christianisme une religion tolérée en mettant fin aux persécutions menées par ses prédécesseurs ; Théodose, lui, céda tout et plus à l’Église. C'est ainsi qu'il autorisa les tribunaux ecclésiastiques créant par là une justice « bis », autonome par rapport à celle de l’État et ce qui devait arriver arriva : il advint qu'Ambroise se permit le luxe inouï de l'excommunier ce qui l'amena à résipiscence et à faire sa soumission. Pour la première fois l’État romain reconnaissait une puissance supérieure à la sienne. Plus d'obstacle désormais et le christianisme s'engouffra dans la brèche et endossa la livrée politico-religieuse qu'on sait. On connaît ses exploits : pour faire court citons les croisades, l'Inquisition, les guerres de religion, le virulent conflit avec le Saint Empire germanique, les missions d'évangélisation i.e., le sabre et le goupillon etc. Longtemps l’Église a tenu en laisse rois et empereurs dits très chrétiens, les jetant ici sur l'Andalousie et là sur les Turcs, et, geste incroyable et caricatural, partageant d'autorité le Nouveau Monde entre Espagnols et Portugais ! Le Pape excommuniait à tour de bras et si l'anglicanisme ne fut jamais qu'une guéguerre remportée par un insulaire sur de lui et de son peuple, le gallicanisme ne fut jamais qu'un arrangement entre un monarque de « droit divin » et le représentant de dieu sur terre, dont il avait besoin, et qui avait en général le dernier mot.

        Puis vint le siècle des Lumières, héritier lui-même de la Renaissance qui avait redécouvert les Anciens que l'invention de Gutenberg rendait accessibles à un plus grand nombre de lettrés. le 18 e Siècle vit le nouveau né de la République, le citoyen, s'épanouir et s'émanciper des modèles transcendants, religieux et métaphysiques en s'engageant sur le chemin d'une réelle autonomie à la fois de pensée, de conscience et de comportement. À croire à cette affaire humaine qu'est le droit au bonheur, inscrit dans les constitutions tant américaine que française, à énoncer qu'il ne peut être une récompense octroyée par quelque entité transcendantale, mais seulement le résultat d'une conduite adaptée aux circonstances, ici et maintenant, aux résultats du combat contre l’égoïsme et contre les inégalités de fortune et de statut. Dès lors les clercs cessèrent d'être les directeurs de pensée et les recours obligés vers lesquels se tournaient toute détresse, toute angoisse. L'Homme s'empara de sa vie et entra en politique, il rejeta les oripeaux du sujet et endossa l'habit du citoyen conscient de lui-même, débarrassé de la tyrannie d'un au-delà chimérique. Cet homme nouveau, malgré la réaction et des combats qui durent encore, peu à peu rejeta l'intrusion de ces soldats de dieu accoutumés du contrôle tatillon des reins et des cœurs et percepteurs empressés de la « dîme », cet impôt scélérat sur les conscience embrumées que payait chacun, croyant ou non.

        Les préceptes de la foi chrétienne sont incompatibles avec tout accomplissement de soi pour soi et par soi, mais ils promettent (c'est le pari de Pascal) le bonheur dans l'Autre monde -lequel ?- À la fin des Temps - lesquels ? À la suite des écrits vétérotestamentaires le christianisme s'appuie sur la honte et la culpabilité du péché originel d'où il découle que la vie terrestre (ici-bas !) est une vallée de larmes et la promesse d'un monde meilleur (le paradis !) renvoyée dans un au-delà hypothétique. Corollaire : plus on souffre, plus on s'approche du bonheur futur ; les mollassons et les jouisseurs, les fortes têtes et les raisonneurs, les hérétiques et les mécréants ont leur chambre (de torture) réservée en enfer. Mais les appelés seront peu nombreux et l’Église en bâtissant sa chimère de paradis à prévu que la plus grande pièce serait la salle d'attente et on y rigolera sans doute pas beaucoup.

        Quelle imagination ! L'avantage des arrières mondes est qu'ils sont introuvables et qu'on peut les décrire à sa guise sans souci de vérité, d'objectivité ni de rationalité, l'essentiel étant que ce soit un lieu baigné de la lumière la plus... la plus... bon vous voyez ce que je veux dire. Pas question non plus de les critiquer à la différence des utopies auxquelles on peut toujours opposer une contre utopie. Allez donc opposer au paradis un contre paradis ! Et puis, on peut les meubler comme on veut, il y coule du miel et le nectar, cette boisson des dieux ; tout y est harmonie, amour, délice et orgues. D'aucun y ont même installé moult vierges prêtes à toutes les galipettes propres à récompenser le valeureux djihadiste, alors...

        En quel Temps ? En quel autre temps ? Encore une escroquerie. Pour qu'il y ait un autre temps, il faut que celui que nous vivons soit fini, i.e., qu'il ait un début et une fin, surtout une fin. Or l'univers est un système dans lequel l'humanité s'inscrit comme un moment, comme les dinosaures avant nous furent un moment de la longue histoire de notre Terre. On ne peut pas remonter au commencement, les mesures de Planck nous l'interdisent pour le moment, et notre fin est de toute façon programmée avec la fin du système solaire, à moins qu'elle n'intervienne bien avant dans la logique en œuvre sur cette planète qui est la disparition des espèces. Il se trouve que l'univers ne s'en porte ni mieux ni plus mal ; des étoiles finissent en trous noirs, des super novas explosent, le vent se lève et tombe la pluie, la terre se réchauffe... Qu'est le temps pour les Temps ? Quelle arrogance de croire qu'avec nous finira le monde, quelle lâcheté d'imaginer que nous ne pouvons mourir pour de bon, puisque sauvés ou damnés pour nous la vie serait éternelle.

Qui peut se réclamer raisonnablement d'un tel délire ?

        L'insistance que mettent les réactionnaires et les intégristes de tout poil à identifier l'Europe comme terre d'héritage chrétien n'est que le combat politique de gens qui veulent dominer les peuples de ce continent avec les vieilles lubies surannées, mais si commodes pour asservir et contrôler. Rejetons leur prétention et combattons-la.

 

Gilles Poulet

Président de l'ADLPF

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François LEDRU 26/06/2014 13:24

Entièrement d'accord avec Amalou, le combat est toujours à mener. En fait l'activité colossale des groupes chrétiens pour ces "racines chrétiennes" est sans rapport avec le fondement bien contestable de ces racines... Ledru

Duterroir 27/06/2014 11:59

A Amalou: vous avez tout à fait raison. L'une des explications (?) est l'envahissement de l'individualisme -tout pour ma g... et dieu pour tous- qui, en détruisant les solidarités tant verticales qu'horizontales laisse l'homme seul face à lui même: plus de dessein commun, plus de grand combat à mener avec les autres pu contre d'autres. Restent les sectes et autres hurluberluteries. Les trois escroqueries du Livre se précipitent dans cet espace laissé désespérément à disposition par l'effacement des belles valeurs républicaines et laïques. Les intégristes de tout poil ont de beaux jours devant eux. Hélas!

amalou 25/06/2014 00:19

Il y a partout des intégrismes et des fanatismes qui menacent le peu de liberté et de tolérance réalisées , après tant de lutte et de combat . L'homme actuel isolé , dépourvu de tout les moyens culturels et intellectuels n'est plus capable de se défendre face à des idéologies dangereuses et efficaces diffusées par tous les moyens technologiques modernes . Les bacheliers de ce nouveau système sont de simples techniciens mais ils ne sont pas capables d'analyser la dangerosité de tant d’endoctrinement de tout bord . Le christianisme fait des efforts pour regagner sa place de domination perdue , c'est le moment opportun . Tout le monde se pose de petites questions dont on peut donner des réponses faciles bien formulées et on en faire des disciples et même des soldats prêts à mourir pour un mensonge . Comment expliquer cette efficacité et cette facilité de manipulation des jeunes qui ont fait leurs études dans l'école républicaine , laïque et démocratique par des groupes djihadistes ? Il y a quelque chose qui ne marche pas , les forces progressistes qui ont permis aux hommes et aux femmes de toutes appartenances culturelles , religieuses et ethniques de vivre ensemble dans un Etat Laïque et démocratique doivent se mobiliser de nouveau pour stopper cette montée dangereuse des extrêmes de tout bord . La démocratie et la tolérance ainsi que le vivre ensemble ne sont pas des acquis définitifs , ce sont des valeurs à défendre en permanence . Si les démocrates ,si les penseurs libres choisissent de se mettre à marge sous prétexte des acquis irréfutables , les dogmes émergent de nouveau , les violences , au nom de la religion , au nom des ordres du ciel ,reprennent leur ampleur . La civilisation , l'héritage des lumières seront en danger , c'est l'affaire de tout le monde .