Réflexions Laïques

Publié le par Sophie Tordjman

     A Nice, la colline du Château domine la mer. La vue est magnifique. Tous les ans, le dernier week-end du mois de juin, se déroule là un événement que bien des niçois ne manqueraient sous aucun prétexte : la fête du parti communiste, notre fête de l’Huma à nous.

     L’ALPAM, notre Association des Libres Penseurs des Alpes-Maritimes, y tient son stand depuis quinze ans. On y vend des tee-shirts et on y sert des communards. Parfois, nous avons connu des voisinages cocasses, comme il y a deux ans, où on avait placé à côté de nous un stand catho qui nous balançait des cantiques du matin au soir. Les deux jours que dure la fête, nous animons un café laïque, avec des succès divers. C’est justement au cours du café laïque du samedi 27 juin dernier que s’est produite la rencontre dont je voulais dire deux mots.

Donc, qu’on s’imagine un début d’après-midi caniculaire. Le pan-bagnat se digère tant bien que mal et un petit expresso arrive à temps pour nous réveiller. Le café laïque commence et c’est moi qui m’y colle : le thème proposé est "La république sociale".  Je brosse de mon mieux une introduction de quelques minutes. Et c’est là que surgissent trois gaillards des J.C., charmants garçons au demeurant, mais qui nous attaquent bille en tête sur la laïcité.

L’un d’eux, responsable de section, nous relate ses contacts avec des jeunes immigrés de son quartier et se vante d’avoir partagé, ès qualités, un repas de rupture de jeûne, contre l’avis de ses camarades qui faisaient valoir le caractère laïque de leur organisation. Et lui de s’indigner de ce qui lui apparaît comme une preuve d’intolérance ! Et bien sûr, il nous met dans le même sac que ces laïcards bornés. L’épouvantail de l’islamophobie se profile à l’horizon.

Autant je ne mets pas en doute les bonnes intentions de ce jeune homme, autant son action me laisse perplexe. Je finis par me demander si les plus grands ennemis de la laïcité ne sont pas, plus encore que les religieux, ceux qui les soutiennent au nom de valeurs qui sont les nôtres, la liberté, la fraternité, voire même une laïcité vidée de son sens. Je l’avoue, ma réaction a été inappropriée, car j’ai demandé à notre visiteur :

« Auriez-vous partagé de la même façon un repas de Yom Kippour ? »

Sa réponse a été évasive. Et en effet, la question n’est pas là. Il serait temps de savoir si l’on peut fraterniser en dehors d’un cadre religieux. Pour nous, libres penseurs, il me semble que la réponse est claire : la seule fraternité qui vaille est la fraternité humaine. Mais réfléchissons combien de nos fêtes publiques ont encore un arrière-plan religieux. Quelle entreprise ou quelle association n’a pas son repas de Noël ou sa galette des Rois ? Avec la tolérance, la tradition est un des pièges les plus redoutables. La laïcité, trop jeune encore, n’a pas eu le temps de créer ses propres rites. Voyez comme le 9 décembre a du mal à s’imposer ! Il faut tenir bon.

     A la suite de cette discussion, je me suis dit que j’aimerais bien, parfois, entendre parmi nous un discours plus vigoureux. Pourquoi sommes-nous si timides ? Les religieux n’ont pas de ces scrupules : ils ne se demandent jamais s’ils nous choquent. Pourquoi les athées et les agnostiques font-ils si peu de bruit alors qu’ils sont majoritaires ? Peut-être justement parce qu’ils n’ont rien à imposer. Qu’au moins eux ne se laissent pas imposer des pratiques auxquels ils n’adhèrent pas ! Car les concessions se font presque toujours dans le même sens. Un libre penseur peut toujours essayer d’inviter son voisin juif ou musulman à un banquet républicain. Mais attention, il ne faut pas que le gigot soit bardé de lard !

     Je suis sortie de ce café laïque hérissée comme un chat en colère ; ce qui ne m’a pas empêchée, tout sectarisme mis à part, d’aller boire un excellent thé à la menthe chez France-Palestine.

Sophie TORDJMAN

 

 

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ARNAUD 28/07/2015 17:47

Tu as raison Sophie, il devient de plus en plus difficile d'expliquer autour de soi la Laïcité. Oui, je suis athée, mais cela ne me fait pas devenir plus défenseur de la Laïcité, je la défends pour le droit de vivre sa religion pour ceux qui croient. Que m'importe le croyant s'il me respecte comme je le respecte. Et, là, tu as mis le doigt sur le vrai problème : on ne peut modifier la nature humaine, et encore moins celui, qui sous prétexte de laïcité, va offenser l'Autre, le différent, parce qu'il est différent.