Serons-nous à la hauteur ?

Publié le par Gilles POULET

« Ne pas déplorer, ne pas rire, ne pas détester, mais comprendre ». Spinoza

La cause est entendue, ce qui se passe en ce moment est une tragédie humaine affreuse et terrible, des milliers de personnes sont jetées sur des chemins dangereux et meurtriers par la guerre scélérate en cours au Moyen Orient. Après des semaines d'indifférence, voire de « bons mots » sur ces sauvages qui s’entre tuent, tout soudain, on assiste à un chant canon sur l'air de « c'est moi qui suis le meilleur, le plus accueillant, le plus humain » et j'en passe. La Chancelière qui vient de terrasser, avec la complicité de la cléricature libérale, la malheureuse représentation grecque, issue pourtant d'un scrutin démocratique, revêt, avec la même ferveur et la même bonne conscience, la bure de mère Teresa et ouvre ses bras et son cœur « à la misère du monde ». Prenez-en de la graine, ô vous les méchants égoïstes qui ne songez qu'à vos petites boutiques, la Kaiserin vous montre la voie.

Bon ! Moi je veux bien, et j'aurais mauvaise grâce à bouder le réveil de l'Europe face à ce désastre, qu'une photo atroce a placardé dans des têtes qui, jusqu'ici, regardaient tout ça de loin tout en déplorant la barbarie qui, cela est bien connu, ne se déploie jamais que chez les autres. Ce qui me rend pensif c'est ce glissement significatif : l'immigrant est devenu le réfugié. Il faut dire que l'afflux présent, venant principalement de la Syrie martyrisée par quatre ans d'une guerre inepte née des menées insensées de son président El Assad, renvoie en chambre noire médiatique celui, maintes fois dénoncé, et pas que par le Front National, des migrants de l'Afrique subsaharienne ou d’Érythrée fuyant qui le désastre économique, qui là aussi la guerre et la sauvagerie, en risquant des vies en mer, malgré la mobilisation exemplaire de l'Italie et de quelques autres gens de mer de toutes nations.

Aujourd'hui, l'Europe doit faire face, aussi va-t-elle soigner les effets, mais je gage qu'hélas elle continuera d'ignorer les causes, tant l'idéologie néolibérale l'a déshumanisée.

Dans le Monde Diplomatique de Septembre 2015, l'ancienne ministre de la culture du Mali, Aminata D. Traoré, écrit : « […] (il faut) conjurer ce sort que la mondialisation néolibérale inflige à tant et tant d'humains de par le monde. Des milliers de kilomètres de murs sont en train d'être érigés pour séparer les peuples en les dressant les uns contre les autres […] ... aux blessés européens du capitalisme mondialisé et financiarisé, ceux qui jouent sur les peurs laissent entendre que l'Afrique a été aidée en vain. Le paysage politique européen est aujourd'hui transformé. Les extrêmes droites qui s'enrichissent dans ce terreau progressent et défient les autres formations. Les droites et, comble de l'horreur, une partie de la gauche qui ne veut pas se laisser distancer dans la surenchère sur la protection contre les « barbares », occultent le pillage des richesses du continent, les ingérences et les guerres de convoitise. » Et de rappeler que par le passé, il suffisait d'aller à 100 mètres des côtes pour accéder à une richesse halieutique exceptionnelle, qui assurait l'alimentation de tous et un revenu dans la dignité, alors que des « accords de pêche » léonins permettent dorénavant à des navires-usines de « séjourner des mois, au nez et à la barbe des pêcheurs, pour se servir et mettre le poisson en boîtes avant de lever l'ancre. ». Imaginons l'état de la ressource en poisson après de telles prédations « légales ».

Ce qui vrai de la pêche l'est aussi des cultures vivrières systématiquement détruites au profit de monocultures telles que celle du palmier à huile, qui ont fini par faire perdre l'autonomie alimentaire à des pays obligés depuis d'importer du Nord leur nourriture, alimentant ainsi une dette digne du tonneau des Danaïdes, pour le plus grand bien de créanciers peu enclins à la voir s'éteindre puisqu'elle les gavent. En bons gestionnaires, ils veillent donc à ce qu'elle perdure.

On comprend mieux l'espoir de nombre de malheureux, meurtris par le sauvagerie de l'économie mondialisée, de gagner ce qu'ils croient être un paradis – et qui l'est si on en compare la qualité de vie apparente – mais qui tournera bien souvent au cauchemar une fois sur place, s'ils y parviennent. Paraphrase d'un dialogue d'un western spaghetti. «L'Européen : « Tu veux venir chez moi parce que je suis riche ? », réplique de l'Africain : « Non, monsieur, parce que je suis pauvre... et parce que vous avez tout fait pour ça.».

Petite comptine bien connue : « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». Certes, et même si nous en sommes en partie responsables, mon bon Monsieur, n'a-t-on pas voté naguère une loi louant les bénéfices de la colonisation... pour les colonisés ? Ils ont voulu jouer les grands, qu'ils se débrouillent, et tant pis s'ils n'ont pas su s'y prendre ». Je vous renvoie au discours de Dakar d'un certain Nicolas Sarkozy, très instructif.

Il faudra bien pourtant un jour cesser ces esquives un peu laborieuses et de très mauvaise foi pour s'attaquer aux racines du phénomène en aidant ces gens, que décidément bien des européens et pas que les adorateurs de Marine Le Pen, ne veulent pas avoir comme voisins de palier, à rester chez eux et s'y développer harmonieusement, en les gratifiant, autant que possible, des bienfaits que nous leur devons pour s'être si aimablement (enfin heureusement pas toujours) laissés plumer par les colonialismes : à l'ancienne mode et à la nouvelle. Cela demande du courage, une analyse douloureuse et sans doute une lucidité que les brumes répandues par la finance internationale ses féaux, ses fléaux et ses agents ne contribuent guère à encourager.

Bien entendu, nul ne songe à s'opposer – et surtout pas votre serviteur - à ce que la vieille Europe se montre généreuse et accueillante, à part évidemment nos chers racistes, xénophobes et autres anti sémites, mais de grâce que, par décence et humanité, cesse le concert des pleureuses aux surenchères larmoyantes. Ces malheureux méritent le respect, qu'au moins ils ne deviennent pas ce lapin un peu ridicule des courses de lévriers. Une mobilisation s'impose, qu'elle soit sincères et volontariste et que ne retombe pas trop tôt le soufflé médiatique, puisque c'est lui qui fait l'opinion.

Serons-nous à la hauteur ?

Gilles Poulet

9 septembre 2015

 

Publié dans La chronique de Gilles

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Lydia Brogé-le paih 13/09/2015 20:25

Entièrement d'accord avec vous! Merci de votre article! "Serons-nous à la hauteur?" Difficile de le croire... mais... lueur d'espoir... de plus en plus de gens réagissent en ce sens!
Bonne soirée.