L'humanisme et ses ennemis

Publié le par Gilles POULET

En cette fin d'année 2015 si l'on considère où en est la notion même d'humanisme, on ne peut que constater que l'humanisme est devenu l'ennemi de bien des pensées dans l'air du temps. L'humanisme, pour tous les fondamentalismes religieux comme économiques, est considéré comme au mieux un obstacle, au pire une idée qu'il faut éradiquer toute affaire cessante.

Historique succinct.

C'est au 16è siècle que ceux qu'on appellera, après 1850, les humanistes se posèrent en prophètes d'une époque nouvelle porteuse d'une nouveauté révolutionnaire selon laquelle l'homme est au centre de toute chose, ce qui entraîna l'espoir de réformes radicales mettant en cause Dieu, la politique et le concept de citoyen, préféré à celui de sujet, le tout encouragé par la redécouverte des auteurs grecs enfin accessibles grâce, outre les intellectuels arabes qui les avaient conservés et largement commentés, à l'exode des intellectuels byzantins chassés de Constantinople par Mehmet II et réfugiés principalement en Italie. Il s'agissait de penser l'homme et d'agir pour lui en dehors de toute cosmologie, théologie ou de tout dogme préétablis, mais bien sur la base de sa dignité suprême et inaliénable.

Déjà les premiers, les Grecs avaient avancé l'idée selon laquelle l'homme serait une fin et non un moyen, ce qu’Érasme, « le prince de l'humanisme » confirma. Mais c'est au 18è siècle que se produisit la grande conquête humaniste grâce à des penseurs comme Kant qui préconisa « la sortie de l'homme hors de l'état de minorité où il se maintient par sa propre faute ». L'humanisme porte en lui la Raison comme l'arbre porte le fruit et la puissance de la raison appartient à l'homme, et à lui seul, car il est le seul être capable de manier raisonnement sophistiqué et symbolisation conceptuelle.

C'est à partir des Lumières, son incontestable fruit, que l'humanisme s'est peu à peu laïcisé, déniant à la théocratie, qui œuvre sournoisement auprès des monarques de droit divin, son implication directe dans le gouvernement des hommes et la prétention à l’exclusivité de la définition de la morale. L'humanisme est à la source de l'idée de séparation des pouvoirs civils et religieux.

On doit aussi à l'humanisme l’émergence de l'encyclopédisme, la foi en le progrès, une partie des idées qui débouchèrent sur la Révolution française, la naissance du mouvement ouvrier et ses luttes, mille autres choses encore qui marquèrent le besoin d'émancipation de l'homme enfin libéré, s'il le voulait bien, des contraintes religieuses et des systèmes aristocratiques de gouvernement. Naissance de la démocratie moderne.

Esquisse d'un bilan.

Après les déclarations jeffersoniennes, fondées sur les travaux de Locke, la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 mena, non sans quelques vicissitudes, à la déclaration universelle du 10 mars 1948. C'étaient des textes audacieux certes, mais d'inspiration libérale car la propriété privée est au cœur de leur philosophie, ce qui ouvrit la porte aux théories individualistes et plus tard à la doxa libérale au sens économique du terme.

Il n'empêche, sans les droits de l'homme et sans l'humanisme, l'idéal républicain n'aurait pas pu voir le jour. Il faut toujours avoir à l'esprit que l'idéal républicain (notamment français) est l'incarnation de l'universalisme moderne qui ne reconnaît que des citoyens en charge de leur propre sort, mais aussi du bonheur commun. « Il n'y a pas de politique digne de ce nom qui ne se double d'humanisme » disait Albert Camus et « L'humanisme », renchérit Merleau-Ponty est « une philosophie qui affronte comme un problème le rapport de l'Homme avec l'homme et la constitution entre eux d'une situation et d'une histoire qui leur soient communes ». Toute croyance au progrès, le cœur de la doxa humaniste, est une illusion tant qu'elle propage une conception du monde unidimensionnelle dans laquelle la maladie, la vieillesse, la pauvreté, la paupérisation ne sont que des figures de rhétorique, dans laquelle l'homme est au service de l'économie et non l'inverse. Les raccourcis dogmatiques de l'économisme triomphant sont, de ce point de vue, le contre-pied de l'humanisme. Aujourd'hui, l'humanisme qui a forcément évolué, à la mesure de ses expériences, inclust sans se dégrader les notions de complexité et d'incertitude surgies des progrès de la science, mais reste attaché à la centralité de l'Homme.

Qui sont les ennemis et les adversaires de l'humanisme ?

On trouve, en cherchant bien de curieuses sorties telle celle-ci de Claude Lévy-Strauss dans « La Pensée sauvage » : « Nous croyons que le but dernier des sciences humaines n'est pas de constituer l'homme, mais de le dissoudre » et les théories et recherches menées sous le générique « d'homme augmenté ou de transhumanisme » ne semblent pas le contredire ; assurément, elles ne font pas partie du corpus humaniste. C'est une idole du 20è siècle, John Kennedy, qui fit cette admonestation fort parlante quant à l'idée qu'il se faisait de la « gouvernance » des hommes : « Ne vous demandez pas ce que l'Amérique peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour l'Amérique ». La négation kennédienne quant à la solidarité de l’État protecteur envers ses citoyens renverse la conception de la société moderne républicaine où les solidarités passent de la verticalité clanique à l'horizontalité sociétale, transcendent la naissance, les origines, la fortune, en un mot fondent la citoyenneté : l'art du vivre ensemble comme on dit maintenant.

Le recentrage sur le moi unique, l'exaltation de l'individualisme, portés par les théories des néoconservateurs, sont mortels pour l'Autre devenu transparent, accessoire, potentiellement dangereux, voire inutile. Voilà le fondement de l'anti-humanisme aujourd'hui triomphant et porteur de cette horreur sémantique qu'est la gouvernance, ce drôle de mot issu de la logorrhée managériale, qui prétend gérer les hommes comme des marchandises ou des biens, c'est à dire pour le seul profit.

Le tout économique est l'anti humanisme par définition car il renvoie l'Homme à sa dimension exclusivement utilitariste, à l'homo œconomicus : ouvrier, consommateur/consumateur ( ah ! les joies de l'obsolescence programmée), ressource humaine enfin. Renversement, là encore, du paradigme : l'Homme devient ressource pour l'économie, quasiment hypostasiée, alors qu 'auparavant on voyait l'économie comme pourvoyeuse de ressources pour l'Homme...

Cette déshumanisation qu'on doit à des Thatcher, des Reagan et aux think tanks telle l'école de Chicago et leurs tristement célèbres programmes d'ajustement structurels – les médicaments qui tuent - a montré son inanité et sa violence, à conduit la mise au pas de peuples entiers au nom du sacro-saint libéralisme économique qui n'est, le plus souvent, que le moyen d'asservir les humains aux impératifs du nouveau dieu, de sa catéchèse et de son clergé : l'ultra libéralisme économique, pourfendeur de l'humanisme et destructeur des sociétés fondées sur l'entraide et la solidarité.

L'humanisme, ou ce qu'il en reste, est en grave danger de disparition au profit... du profit et d'une idéologie de mépris de ce qu'est l'Homme en sa singularité et en ses aspirations légitimes. Il est désormais considéré comme un facteur parmi d'autres d'ensembles économiques déshumanisés.

On ne serait pas complet si l'on taisait – par charité ? - nos vieux adversaires cléricaux qui jamais ne désarment. Dieu n'est que le prétexte aux pires délires de gens préoccupés de pouvoir et de domination, malhonnêtes et manipulateurs dont on peut se demander sans rire si eux-mêmes croient en leurs fariboles. Fariboles qui leur font dire que Dieu entend régenter la vie des hommes de la naissance à la mort et qu'Il leur en a confié l'exécution. On sait ce qu'il en a été, ce qu'il en est et ce qu'il en sera : les horreurs, les meurtres, les sévices et les tortures accompagnent depuis toujours ces saints hommes qui n'ont parfois plus grand chose d'humain. La seule évocation de l'humanisme est pour eux une insulte.

Gilles Poulet

                                                                 novembre 2015

Publié dans La chronique de Gilles

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Liloune 14/11/2015 11:13

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