Fusillés pour l'exemple

Publié le par René BURGET

(article envoyé par henri Amadei de la revue  EMANCIPATION)

 

                            Jean-Henri Prébost (Creuse) et les autres

 

L'IRG - Internationale des Résistant/e/s à la Guerre (1),au Conseil d'Administration de laquelle je représente la section française - UPF (2), a été fondée à Bilhoven (Hollande) en 1921 par des objecteurs de conscience qui s'étaient dressés contre la monstrueuse criminalité des généraux lors de la première guerre mondiale. Runham Brown, réfractaire du Royaume-Uni, a été notre premier président (ouvrant une longue lignée de fortes personnalités) Il a beaucoup lutté pour sortir les déserteurs et insoumis des prisons, des bagnes, et pour les réhabiliter. En France, Robert Porcher a été libéré de Cayenne grâce à l'action de l'IRG. C'est ce que rappelle Michel Valette dans son roman De Verdun à Cayenne sur ce héros du pacifisme.

 

Roger MONCLIN, auteur des Damnés de la guerre et rédacteur du journal La patrie humainede 1931 jusqu'en 1939 (date à laquelle il s'exila pour fuir la deuxième guerre mondiale), a été un des initiateurs des campagnes pour la réhabilitation des fusillés pour l'exemple. Dès 1945, il a repris la lutte par la plume et le micro (comme journaliste à la radio). Il a été parmi les pères fondateurs de l'Union Pacifiste de Franceen 1961, avec Robert Jospin (3), le plus brillant des conférenciers pacifistes, Raymond Rageau, Louis Lecoin, Jean Gauchon, et tant d'autres.

Stanley Kubrick avait fait appel au travail de Roger Monclin pour le scénario de son film Les sentiers de la gloire.

En 1916, face aux incroyables pertes humaines, dont témoignent les énormes cimetières militaires (comme celui d'Ypres avec 47 000 ensevelis), l'armée du Royaume-Uni obtient la conscription de tous les hommes de dix-huit à quarante-et-un ans. Nos voisins d'Outre Manche sont si originaux qu'ils avaient même prévu que seraient exemptés les objecteurs de conscience !

Face à cet indicible abattoir, il fallut un courage exceptionnel aux 16 000 objecteurs anglais (en majorité de convictions religieuses !) qui se sont déclarés jusqu'à l'armistice. Ils ont bravé les cours martiales, le rejet total par une société droguée à la religion sanglante du patriotisme, pour survivre malgré les interdits professionnels et la coupure de tous liens avec leurs familles et relations.

Ils ne faisaient qu'exercer leur droit au refus de tuer, reconnu depuis par l'ONU comme le fondement des libertés individuelles, mais qui reste incompatible avec l'existence des armées.

 

Qui étaient les fusillés pour l'exemple ?

Jean-Julien-Marie Chapelant, d'Ampuis (Rhône), sous-lieutenant au 98° RI, fusillé pour l'exemple en octobre 1914, a été réhabilité en 2012 par le ministre des anciens combattants. En 1914, à Vaingré, près de Soissons (Aisne), 298 soldats ont été fusillés pour avoir reculé devant l'ennemi, réhabilités en 1921. Il y eut des exécutions sommaires également à Fleurey et tant d'autres lieux.

En 1917, du 16 avril au 10 mai, 300 000 hommes sont engagés dans la région de Craonne (Aisne), au Nord-Ouest de Reims : 30 fusillés. Dès les premiers jours de l'attaque, 30 à 40 000 hommes sont blessés ou morts, c'est à dire la moitié d'un corps d'armée. Le 15 mai, arrêt de l'offensive, le général Nivelle est limogé et remplacé par Pétain qui fera immédiatement fusiller 43 hommes.

Le cas du caporal Vincent Moulin du 18° RI, d'origine basque est étonnant : il passera en conseil de guerre le 27 mai 1917. Il sera condamné à mort, s'évadera, gagnera le sud de la France et l'Espagne. 62 ans après, il retrouvera sa pension militaire et sa croix de guerre (il avait été précédemment remarqué pour faits d'armes au front).

6 300 hommes d'origine africaine moururent au feu, par manque de soins ou à cause du froid, sur les 10 000 hommes commandés par le général Mangin.

Même procédés dans les corps des armées britanniques (306 fusillés non réhabilités, 70 morts ou suicidés en prison, 73 objecteurs condamnés à mort mais aucun n'a été exécuté) et de Nouvelle Zélande (tous réhabilités depuis).

 

Constatons que ces réfractaires, au courage si exemplaire qu'Albert Einstein les qualifiait de « véritables pionniers d'un monde sans guerre », ne sont pas encore rentrés dans la mémoire collective. Pour des milliers de rues dédiées au massacreur Joseph Joffre, combien de plaques bleues au nom de Louis Lecoin, insoumis à toutes les guerres.

Constatons que ne sont pas plus honorés par les municipalités tant de pacifistes qui ont sauvé dans la discrétion nombre de vies humaines, en exerçant leur droit au refus de tuer et en résistant sans violence aux côtés de toutes les victimes, lors de la deuxième guerre mondiale, lors des conflits d'Indochine, d'Afrique du Nord (4), sans oublier les actuels déserteurs d'Afghanistan, du Mali ou d'autres « opérations extérieures ».

Rappelons enfin que le préfet de police de Paris porte la lourde responsabilité de l'arrestation de quinze libertaires le 25 août 2012, alors qu'ils commémoraient devant l'Hôtel de Ville la libération de la capitale en 1945, faite par des anarchistes et non par des policiers, comme voudrait le faire croire ce fonctionnaire.

Désormais, à Saint-Martin -Château (Creuse), Jean-Henri Prébost a droit à une plaque sur le monument aux morts. Avec tant d'autres pacifistes, restons fidèles envers tous les orphelins, comme celui du monument voisin de Gentioux, pour lever le poing et crier notre indignation :

  • devant le meurtre de 900 soldats par jour pendant quatre ans,

  • devant cette extraordinaire impunité de l'armée française sur bientôt cent ans : la prétendue Défense nationale, voilà un ministère à abolir d'urgence.

  • Maudits soient les militaires ! Maudits soient les profiteurs de guerre ! Vivent les déserteurs de tous les pays !

  •  

    René BURGET (5)

    ___

    (1) Internationale des Résistants à la guerre www.wri-irg.org

    (2) UPF, section française de l'IRG : www.unionpacifiste.org;courriel : union.pacifiste@orange.fr

    (3) Robert Jospin, brillant conférencier pacifiste, était le père de Lionel Jospin, cosignataire avec Chevènement d'un des protocoles d'accord Armée/Éducation : le premier l'avait été par Hernu et Savary. Ils ont été prolongés par la droite, sous Sarkozy (Mme Pécresse).

    (4) cf. la 4acg (Association des anciens appelés d'Algérie et leurs amis contre la guerre) www.4acg.org

    (5) UPF-IRG, Groupe du Limousin, 58, rue du Chinchauvaud, 87100 Limoges

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daniel adam 20/12/2013 10:01


Ce qui me conforte dans ma position sur la réhabilitation collective des "fusillés pour l'exemple".


Dans le cadre judiciaire actuel, cette réhabilitation passe obligatoirement par une loi d'amnistie. Or, celle-ci n'effacera pas les condamnations.


Le terme de "fusillés" englobe des situations et des faits différents.


Aux quelques 600 cas d'exécutions par fusillades, après condamnation d'un tribunal militaire, quid de ceux qui l'ont été sans condamnation judiciaire ? Quid de ces 2000 condamnés à mort, dont la
peine fut commuée en peines de travaux forcés ou "travaux publics". Quid de ceux qui ont été condamnés directement à ces peines ? Par contre, une modification de la loi permettrait
l'installation d'un processus qui conduirait à des réhabilitations judiciaires de "tous les fusillés", tout en faisant le procès de l'arbitraire militaire.


Le dispositif de justice militaire, mis en place secrètement et applicable dès 1914, avait été initié à la suite des "troubles populaires" de 1848. Il fut particulièrement durci après la défaite
de 1870.


C'est donc à l'Assemblée Nationale de légiférer pour une "réhabilitation pleine et entière".