Que reste-t-il de la démocratie aujourd’hui ?

Publié le par Gilles POULET

N’en déplaise aux habituels péroreurs, la question de la démocratie se pose de façon aigüe, tant au niveau des états nations qu’à celui, plus large, de l’espace européen. Pour tenter d’y répondre, nous survolerons brièvement la démocratie antique grecque, i.e la première démocratie directe, puis la démocratie représentative telle que nous la connaissons, ce qu’elle devrait être et ce qu’elle est devenue. J’espère montrer ce qui l’a encalminée, distordue et hélas pervertie autant chez nous que dans le processus européen. Quelques mots sur une possible république sociale cloront ce propos.

La démocratie directe dans la Grèce antique.

Tout n’était pas rose dans le système inventé par les Anciens Grecs ; ni les femmes ni les étrangers ni les esclaves n’étaient admis aux débats de la réunion des citoyens (l’ecclésia) sur l’agora. Ces débats où chaque citoyen pouvait prendre la parole rythmaient la vie politique de la ville, en effet, on y élisait les dirigeants de la cité : stratèges, magistrats et autres responsables ; on y votait la loi, la guerre ou la paix et comment disposer des deniers publics etc. C’était la grande innovation de la démocratie qui, comme son étymologie l’indique, marque le gouvernement du peuple par et pour le peuple. C’était si vrai que les élus qui avaient failli étaient destitués voire poursuivis, exilés ou ostracisés. Mais ce qui frappe l’observateur, c’est l’absence de la notion de ville-état, car on ne disait pas alors : Athènes à décidé, mais les athéniens ont décidé. La nuance n’est pas mince. Le système n’était donc pas parfait, mais qu’il vienne à être renversé et c’est la tyrannie qui s’installait, soit personnifiée par un tyran soit à travers une oligarchie prompte à s’emparer des leviers du pouvoir et, déjà !, des richesses de la cité. Ajoutons enfin que si les citoyens étaient tenus de servir aux armées, la police, tâche réputée vile, était le fait d’esclaves placés sous la responsabilité de magistrats.

Je passe sans plus de commentaires sur les systèmes féodaux et monarchiques et même sur ceux qui prévalaient dans les cités-état comme Venise, Florence ou Gènes ou dans les fameuses cités hanséatiques où gouvernaient des oligarchies aristocratiques s’appuyant sur des clients.

La démocratie telle que nous le décrivons maintenant s’est peu à peu dégagée des travaux des utopistes et des penseurs des 17èmeet 18èmesiècles. Sa naissance fut lente : des soubresauts de la période Cromwell au Royaume Uni suivis en 1689 de la Déclaration des Droits, à l’aventure des Insurgent dans les colonies anglaises nord américaines (4/07/1776 Déclaration d’Indépendance), jusqu’à 1789 en France et elle connu bien des avatars et retour de bâton. À chacun selon son tempérament, il y a de vraies différences entre la démocratie jeffersonienne, la monarchie constitutionnelles britannique et notre république laïque. Au reste, si démocratie et république sont faites pour s’entendre, au moins théoriquement, il y a des républiques qui ignorent la démocratie et des démocraties qui n’ont rien de républicaines. Bref ! la démocratie à mille visages.

Le pré requit de la démocratie : « le gouvernement du peuple par et pour le peuple »,  plus personne ne semble vouloir le renier, du moins officiellement, mais s’il y a encore des lecteurs de Tocqueville. Force est de constater qu’il n’est devenu le plus souvent qu’un slogan vide et trompeur. Une poudre aux yeux qui cache la maltraitance dont la démocratie fait l’objet.

Je vais tenter de dire ce que j’entends par là.

L’ecclésia n’étant plus possible eu égard à la taille des états et à leur peuplement, l’invention de la démocratie représentative allait de soi, d’autant qu’on en connaissait des embryons avec les fameux parlements royaux ou provinciaux et les conseils des municipalités de quelque importance possédant des franchises. Certes ils avaient un parfum censitaire et oligarchique mais on s’y était habitué à débattre, voire à fronder le pouvoir royal.

La démocratie représentative ne peut fonctionner sans l’instauration de partis politiques lesquels confient à certains de leurs membres le soin d’affronter le suffrage universel. Quand une majorité s’est dégagée (unicolore ou fruit d’alliances) les partis désignent en leur sein les hommes qui seront en charge de l’exécutif. Selon la prescription de Montesquieu s’instaure la séparation des pouvoirs : aux Parlements l’élaboration de la loi et le contrôle de l’exécutif, à l’Exécutif la mise en place des lois votées et à la Justice, exercée par des juges indépendants, le soin de poursuivre et de sanctionner les contrevenants à la loi. On le voit, les contrôles du Parlement ne sont pas de même objet ni nature que ceux de la Justice, mais ils sont tous les deux absolument nécessaires à la bonne marche d’une démocratie moderne et avancée.

Tout irait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes si cette belle architecture ne s’était corrompue et délabrée au fil du temps, des constitutions et de leurs révisions. Pour l’heure, la 5èmeRépublique peut être définie comme une monarchie constitutionnelle élective dans laquelle tous les cinq ans un homme et son parti, une fois élus, considèrent détenir un blanc-seing quinquennal inattaquable. Dès lors, la majorité en place ne se soucie plus du peuple, des électeurs et de ses attentes, tout juste cajole-t-elle ses clients. Au fil des ans, ce système a engendré une oligarchie auto proclamée élite, faite de castes interconnectées dans une communauté d’intérêts qui se moque comme d’une guigne de ce qui lui est extérieur et qui sait parfaitement se reproduire. Elle s’appuie sans vergogne sur une haute bureaucratie, formée à cet effet, aux ordres et prompte à passer du public au privé et vice versa. Tout ce petit monde méprise le vulgum pecus, i.e vous et moi. Revue de détail :

  1. Le Parlement n’est plus maître de son calendrier ni de son ordre du jour ni des lois qu’il vote, l’essentiel venant du gouvernement. Constatons de plus, non sans ironie, que nonobstant les habituelles velléités toute verbales des élus d’une nouvelle législature affirmant qu’ils seront des partenaires loyaux mais vigilants voire critiques pour le gouvernement, très rapidement ils retrouvent la bonne vieille posture « godillot » chère au général de Gaulle. Ajoutons avec quelques courroux dans la plume que les sondages, dont on fait grande consommation en ces temps d’hyper communication, sont censés aider l’exécutif dans sa tâche… mais un sondage n’est pas un vote… et on s’éloigne par cette pratique du bon usage de la démocratie.

  2. Un premier ministre sans réelle autonomie quand il n’est pas traité de vulgaire collaborateur. Voilà qui contrevient à l’art.20 de la Constitution du 4/10/ 1958 qui stipule que « le gouvernement détermine et conduit la politique de la Nation ». Abus d’autorité donc du président devenu au fil des ans le détenteur exclusif de la réalité de l’Exécutif.

  3. La Justice, quant à elle, subit les pressions du Parquet dans les affaires politico-financières sensibles. Manœuvres dilatoires, classements sans suite et dépaysements sont dans la trousse à outils des procureurs généraux en mal de complaisance envers le pouvoir qui les nome et leur demande de mettre en musique la « politique du ministère de la Justice ».

  4. L’industrie des média, qui a besoin d’une vedette par mois qu’elle enterre aussi vite qu’elle l’a fait surgir, chloroforme allégrement les « temps de cerveau libres » des gens en leur servant à jet continu âneries, inepties et billevesées qui occultent les vrais problèmes. La presse se vautre allègrement dans la bashing attitude, ce qui ne contribue pas à la clarté du débat. Les usines à rêves sont des outils de décervelage qui avilissent, mais font du fric, beaucoup de fric. Là est leur vocation !

  5. Les experts, ah ! les experts. Leur devise pourrait être, anglomanie oblige : « Scratch my back, I’ll scratch yours ». Cependant il faut noter que tous les experts ne sont pas visibles car ceux qui ne sont pas du sérail n’accèdent pas aux grands médias et il faut fouiller le WEB pour les trouver. Mais ceux qui sont en avant sont des adeptes de la connivence confraternelle qui évitent de se contredire ne serait-ce que parce que ce qu’ils disent doctement aujourd’hui est sans rapport avec ce qu’ils disaient tout aussi doctement hier. Omniprésents sur et dans les média, éternels et interchangeables invités des unes, des talk shows et des rayons des libraires ; pisseurs de copies et plagiaires à l’occasion, ils pérorent, affirment, blâment ou encensent, fascinés d’eux-mêmes et méprisants, ils s’aiment mais ne goûtent guère les autres. Deux de ces merveilles d’hommes sont emblématiques de cette caste : MM. Alain Minc et Jacques Attali. Voltaire les aurait confondu avec « l’Infâme » tant ils représentent une forme nouvelle de cléricature.

  6. Le crétinisme bureaucratique se nourrit des ces expertises bouffonnes et bouffies de pseudo savoirs et de technicités sophistiquées qui engagent durablement la société dans des impasses dont elle ne sort qu’aux prix de crises de plus en plus douloureuses, avant de se précipiter dans la suivante. Les erreurs ne sont jamais sanctionnées et le pantouflage offre toujours d’accueillantes échappatoires.

  7. La finance et les financiers sont dorénavant hors sol, si l’on ose dire ; en tout cas hors état, mais pas hors d’état de nuire. Il n’est qu’à se pencher sur le fonctionnement des marchés financiers et sur leurs acteurs phares tels Goldman Sach ou George Soros pour comprendre à quel point ces gens sont dangereux. Pour eux, point d’intérêt général, seul les intérêts privés ont droit de cité ; ils ont bien lu Hayek. Ces gens sont capables de tout, sauf d’avoir honte de leur méfaits ; ainsi de la Société Générale qui, en laissant œuvrer J Kerviel, cet enfant du système, a perdu 5Mds. d’€, ce qui ne serait pas dramatique (quand on joue aux jeux de hasard on peut y laisser sa chemise), si se faisant elle ne grugeait le petit actionnaire, i.e l’épargnant, et ne filoutait le contribuable, éternel et ultime recours des « to big to fail ».

Le libéralisme financier, d’aucuns l’appel le Capitalisme Absolu –avec majuscules SVP- dernier avatar du capitalisme, a donc réussit là où son prédécesseur industriel avait échoué, i.e, marginaliser les états, s’emparer de la monnaie, s’affranchir de toute réglementation, détruire les systèmes sociaux, la pire des horreurs pour lui, et dresser les peuples les uns contre les autres à travers le dumping social, les délocalisations et les cures délirantes du bon docteur FMI. Chapeau l’artiste ! Le tout contre les peuples qui n’en peuvent mais, si ce n’est se retrouver dans une régression de 60 années.

S’il n’y avait que les délocalisations et le dumping social peut-être pourrait-on, en se battant avec pugnacité, armés d’une ferme volonté politique, ouvrir des contre-feux et redresser une situation calamiteuse, mais cela ne ce peut sans la démocratie et c’est justement elle que ce système détruit pan après pan. Voyez les EU ! Obama (tout de même sauvé in extremis) y est empêché de mener à bien les réformes qu’il avait promises ; voyez les difficultés de Hollande et ses reniements ; observez enfin l’Europe, démocratie mort-née parce que forgée en dehors des peuples, sinon contre eux, et qui a engendré une « gouvernance » -oh le vilain mot qui nous vient du management !- elle-même hors sol, déconnectée elle aussi des peuples et qui peu à peu les dépouille de leurs prérogatives avec la complicité active de dirigeants nationaux faibles, sans vision à long terme et depuis longtemps convertis au néolibéralisme y compris quand ils tentent de se définir comme socio libéraux. L’Europe n’a pas de politique étrangère, pas de politique sociale, pas de politique économique coordonnée ; l’Europe, simple segment de la mondialisation, n’est qu’une zone de libre échange et de concurrence « libre et non faussée », ouverte à tous les vents mauvais et aux appétits d’ogre du capitalisme triomphant, nue et sans défense authentique puisqu’elle ne peut appeler ses peuples à la résistance faute d’instruments pour le faire. L’Europe c’est tout de même 330 millions d’habitants soumis à la fameuse Troïka : BCE, FMI, Commission ; soumis aux anciens de Goldman Sachs : Monti et Super Mario (Draghi), soumis à une « orthodoxie » (sic) économique forgée entre, autres lieux, à l’école de Chicago. Tout ce petit monde ne s’est jamais frotté au suffrage universel, évidemment.

Alors, il serait peut-être temps d’écrire une nouvelle constitution véritablement démocratique et de refonder notre république pour qu’elle soit authentiquement indivisible–plus de petits arrangements locaux mis en place au gré des groupes de pression- ; laïque–que la laïcité s’applique partout y compris en Alsace-Moselle, que l’État soit chez lui et les religions chez elles, etc.- ; démocratique–que les citoyens se réapproprient la politique et puissent révoquer leurs élus s’ils viennent à faillir ;sociale enfin et il y a fort à faire pour cela à l’heure du dé tricotage de « la Vie Heureuse ». La philosophie du CNR devrait être le fil conducteur d’une nécessaire remise à plat des dispositifs sociaux et cette remise à plat devrait se faire dans une négociation générale de tous les acteurs de ce secteur si important : bailleurs de fonds, usagers, personnel de santé et travailleurs sociaux.

La « petite » Islande a montré qu’on pouvait, en réveillant la démocratie et sa pratique, sortir de l’impasse où l’avait précipitée cet odieux système « à l’horizon indépassable », le fameux TINA de Thatcher. Le libéralisme financier néoconservateur contredit le droit au bonheur et la tranquillité des peuples et doit pour cela être récusé et remplacé. L’humanisme, parce qu’il met l’Homme au centre de tout, reste le fondement de la démocratie, il doit donc être la référence absolue d’une future République sociale dont les citoyens s’empareraient pour la faire vivre et prospérer. Renverser la doxa néocons. « L’homme au service de l’économie » pour un « L’économie au service du bien être de l’homme ». Ce n’est pas de purges budgétaires ou de concurrence exacerbée dont la France a besoin, c’est de solidarité, d’une meilleure répartition des richesses, et de démocratie !

 

Gilles POULET

Novembre 2012

 

Publié dans SOCIETE

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LEVOTRE GERARD 20/11/2012 18:42


excellente analyse,bravo GILLES!


considérant "l'état des lieux"de notre société,une hypothèse crédible de changement s'offre à nous,oeuvrons pour l'avènement de la vi°république et d'une véritable société démocratique
indivisible sociale et laïque avec les militants qui proposent le programme: "L'HUMAIN D'ABORD".La tâche est ardue,mais l'enjeu déterminant,battons nous ou couchons nous!

Gilles Poulet 15/11/2012 12:09


A Brigitte Follys. Vous me demandez par quoi commencer, concrètement? Bonne question. Les marxistes ont développé la théorie des minorités agissantes (sous le faux nez de l'aile marchante du
prolétariat); peut-être faut-il reprendre l'idée et ne pas se démoraliser dans le contexte débilitant actuel. Demander, exiger sans cesse et par tous moyens le retour à la démocratie et une
Constituante pour jeter aux orties cette 5è république qui n'a de république plus que le nom. Rompre avec le panurgisme un peu veule et exiger de nos élus (ils ne sont rien sans nous) qu'ils se
sortent les doigts d'où ... ils sont, et fassent enfin de la politique plutôt que de cultiver des rentes de situation qu'on a été assez imprudents ou naïfs de leur offrir. Non seulement il faut
leur faire savoir qu'on peut les virer au tour prochain, mais il faut le faire en présentant contre eux, et partout, des candidats qui, s'il ne gagnent pas, au moins les feront perdre. Politique
du chaos? sans doute, mais comme disait Héraclite, le conflit est père de toute chose.


Bien à vous








denis 12/11/2012 14:11


ça fait du bien de lire de la belle prose comme celle-là !

brigitte follys 12/11/2012 11:52


Bravo , mille fois bravo , une seule question : par quoi commencer , concrètement ?

chermain claude 12/11/2012 10:30



Message
aux Républicains





Le préfet de Saône & Loire s'apprête dans
les jours qui viennent à supprimer les communes "associées" de :


CHATEAURENAUD


71500 (3560 habitants)


ST
PANTALEON


71400 (2700 habitants)



par une décision arbitraire,
sans consultation des habitants, en s'appuyant sur l'article 25 de la loi BALLADUR de
décembre 2010...



Comment
peut-on aujourd'hui


à
l'heure de la démocratie de proximité


laisser
faire un coup pareil ?





Nous aussi nous
voulons consommer le "Made in France" de notre démocratie républicaine… le peuple souverain !!!



Chers amis
Républicains,


Nous avons besoin
de tout votre soutien !



Claude CHERMAIN Président des Elus de ST PANTALEON