L’Europe n’est pas unie… on le sait. Ni en terme de lois sociales ni pour sa défense ni pour sa diplomatie, moins
encore si on considère l’état de la laïcité et la façon dont elle s’organise en son sein.
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L'autonomie respective du religieux et du politique, la dissociation de la citoyenneté de toute appartenance
religieuse ou philosophique, la liberté de conscienceet de penser, la neutralité des pouvoirs publics, l'égalité des droits et des devoirs des personnes quelle que soit leur religion ou leur conviction, comme l'organisation de la liberté
d'exercice du culte et de l'éducation, sont autant d'aspects qui font partie des acquis fondamentaux des démocraties, mais aucun des états membres de l’UE ne traite ces problèmes de la même
manière. Il faut voir là les conséquences des conditions historiques et culturelles en œuvre dans chacun des états en question. En France, par exemple l’État républicain, laïque s’oppose principalement à trois démarches particulièrement dangereuses pour la tranquillité
publique : 1ère Une définition péremptoire de « la vie bonne »,avec une conception du
bien qu’une majorité, au nom d’une vérité révélée imposeraità
tous, jusque dans la sphère privée, ce qui est attentatoireà la liberté absolue de conscience, fondement de
la laïcité à la française.
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2ème L’imposition,dès la naissance, à chaque personne, de lois, de cadres d’éducation, de formation, de vie et d’interdits alimentaires,
vestimentaires ou autres, définis par sa famille ou sa communauté. 3ème
Une doxa enfin, tenant à la marchandisation universelleoù tout est à vendre, y compris le
travail, la création artistique, l’éducation, le sexe... et même les services publics. C’est le
fantasme absolu du libéralisme économique qui a transformé le service public en service au public dans les Traités européens.
Dans notre conception, la République laïque, que cela plaise ou non, exerce une mission philosophique
d'émancipation et de libération des esprits du religieux identifié, et comment le dire autrement ?, à l'obscurantisme et à l’asservissement. Même si la laïcité s'est débarrassée
intelligemment de ses paranoïas antireligieuses et anticléricales, mais pas de sa vigilance plus que jamais nécessaire, il reste qu'elle garde, chez nous, les traces d'une expérience historique
marquée par l'affrontement de l'Eglise catholique et de l'Etat. Rappelons, la vérité historique l’exige, que c’est l’État qui fut agressé par l’Église, dirigée par un Pape revanchard crispé sur
des privilèges exorbitants ; elle refusa la loi du 9/12/1905, fruit d’une longue maturation parlementaire, qualifiée pourtant de loi d’apaisement par ses concepteurs.
Mais voyons ce qu’il en est chez nos voisins.
Allemagne : la mission d'intérêt public des Églises
C’est une révolution religieuse, la Réforme protestante, qui constitue le point de repère fondamental de
l'histoire religieuse allemande, puis la paix d’Augsbourg (1555) et le traité de Westphalie (1648)
qui ont fixé pour longtemps le principe : « à chaque royaume, sa religion » et consacré la coexistence des deux religions, réformée et catholique. Il faudra donc la création de la
République de Weimar et la Constitution de 1919 pour voir assurer la séparation des Églises et de l’État. Qu’il ait fallu attendre Bismarck et la fin du 19èmesiècle pour voir
l’Allemagne, non pas réunifiée, mais unifiée sous la houlette prussienne, permet de comprendre le pragmatisme de l’État face aux religions malgré l’existence d’un catholicisme virulent en
Bavière, quand le luthérianisme domine ailleurs. En Allemagne les Églises sont fortes, influentes et riches. Corporations de droits publics, elles reçoivent pour leurs activités 10% de l’impôt
sur le revenu. Il y a une déduction possible pour ceux qui se déclarent athées, mais cela implique une déclaration !, et aussi des subventions pour l’entretien et pour l’organisation de
rassemblements religieux. Les Églises sont de gros employeurs comme prestataires de services dans la santé (Caritasverband), l’éducation préélémentaire payant des Kindergarten et de nombreux
Gymnasien, avec contrôle moral ; lequel s’exerce aussi sur les médias et également sur les O.N.G.
On peut ne pas adhérer à un tel système, mais les Allemands ne s’en plaignent pas.
Grande-Bretagne : liberté religieuse avant tout
Longtemps marquée par le puritanisme, l’Angleterre offre depuis quelques décennies des lois de libertés pour la
sphère publique: contraception (1958), avortement (1967), divorce (1969). L’église anglicane a évolué en ordonnant des femmes (1992) et en critiquant même le libéralisme et le conservatisme en
matière économique et sociale. D’autres lois condamnent désormais les discriminations raciales, ethniques, sexuelles mais le blasphèmereste
poursuivi lorsqu’il concerne les religions chrétiennes, mais pas l’Islam ! Et ce fut heureux pour l’écrivain Salman Rushdie.
Toutes les écoles sont subventionnées et contrôlées par les autorités locales (politiques, parents). La prière du
matin est en principe obligatoire. Mais si on trouve 70% de croyants déclarés, il y a seulement 10 % de pratiquants. La majorité reste cependant favorable à l’enseignement religieux à
l’école.
Bon ! Cela dit, il faut bien comprendre que le Royaume-Uni est une monarchie multinationale, Commonwealth oblige, et la reine theDefender of the
Faith etthe Supreme Governor of the Church. Là deux Eglises sont établies dont
le nom même indique combien elles sont liées à l'identité des nations concernées : la Church of England (anglicane) et la Church of Scotland (presbytérienne). Ces Eglises ne sont cependant
pas financées par les pouvoirs publics. D’autre part, l’absence de polarisation contre le religieux en tant que tel, un État non centralisé et ouvert à la pluralité culturelle et religieuse ont
contribué à développer en Grande-Bretagne une approche compréhensive des phénomènes religieux, soucieuse de non-discrimination et respectueuse du droit à la différence, en quoi il semble que la
Grande-Bretagne se préoccupe, de tout évidence, plus de la protection de la liberté religieuse que de sa protection contre la religion et ses excès !
Italie : le catholicisme comme patrimoine et le Pape en figure tutélaire
En Italie, le texte du Concordat du 16 février 1984 stipule que « les principes du catholicisme font partie du patrimoine historique du peuple
italien »et que la République italienne et le Saint-Siège collaborent
« pour la promotion de l'homme et le bien du pays ». Toutefois, bien qu’abrogeant la religion d'Etat, ces accords prévoient un régime
d'autofinancement des cultes et la liberté « d'exercer le droit de profiter ou non de l'instruction religieuse à l'école ».
Cela a permis néanmoins aux libertés d’avancer: divorce (depuis 1970- 74), contraception et I.V.G... Cependant les
liens avec une religion omniprésente sont nombreux : prestation de serment devant Dieu, délit de blasphème, mariages religieux ayant valeur civile. Par ailleurs, l’enseignement religieux
dans les écoles est exclusivement catholique. Les Italiens y sont attachés et préfèrent verser 0,8 % de leurs impôts à l’Eglise plutôt qu’à des organismes
sociaux de l’Etat tant celui-ci est discrédité. Il y a là un vrai problème de culture civique.
Le Pape, ses agissements et ses affidés restent donc un vrai souci pour la démocratie italienne et l’on ne sache
pas que le Vatican se soit beaucoup préoccupé des frasques berlusconiennes.
Belgique : un roi très catholique
Après l’adoption d’une Constitution progressiste en 1831, la laïcisation est bloquée en 1884 par l’arrivée au
pouvoir du parti catholique, soutenu par la monarchie constitutionnelle. Les religions sont reconnues par l’État, sauf le bouddhisme et les sectes, et leurs ministres sont payés par les communes
ou les Provinces. Les institutions catholiques reçoivent 97% des aides et la religion catholique, dont les cérémonies rythment les fêtes nationales, apparaît comme un élément identitaire de la
nation belge, officielle. L’enseignement privé confessionnel accueille la moitié des enfants, notamment en Flandres ; les établissements de santé dépendant de «Caritas Catholica»
représentent la moitié du système médical belge ! Il existe heureusement un sérieux pole de résistance à l’envahissement religieux, l’Université Libre de Bruxelles qui a érigé face à son
entrée une statue de Francisco Ferrer, pédagogue assassiné par les franquistes. Tout un symbole.
Danemark : l’État y fait évoluer l’Église
L’État et l’Église luthérienne, évangélique, sont liés depuis la fin du XVIème siècle et, s’il n’y a toujours pas
de séparation, l’évolution est étonnante depuis lors sur bien des points. C’est l’État qui fait évoluer l’Église, l’utilise comme instrument de socialisation et de service public. Le Souverain
reste chef de l’Eglise et, si 90% des Danois se déclarent luthériens, si l’État civil est tenu par les Églises et les cultes reconnus et s’il existe toujours un article (140) réprimant
« l’outrage public à la foi », la liberté d’expression est vraiment très large, le mariage civil est reconnu depuis 1920 et le système scolaire est non-confessionnel. L’agnosticisme est
en forte progression. Heureux Danemark !
Espagne : l’ombre de Balaguer
La Constitution de 1978 ( la transicion) apporte la séparation de l’Eglise et de l’Etat. La légitimité du pouvoir
vient du peuple, et non plus de Dieu, la belle avancée !
En 1980 est établie la liberté religieuse mais l’Eglise garde une position spéciale, de peur de rallumer la guerre. Formation dans des centres publics, exemption fiscale, subventions,
enseignement religieux en primaire et secondaire, mais possibilité de substitution par des cours d’éthique. L’Etat civil, la santé sont gérés par l’administration et les libertés de culte, de
penser, de création et d’enseignement, de contraception et d’avortement, malgré l’hostilité de l’Eglise, sont assurés. Plus de répression légale pour blasphème et sacrilège ! Le nombre
de pratiquants est de 33%. Cependant, l’Opus Dei crée en 1928 par Balaguer et appuyé par le Pape occupe des postes clés dans le monde des affaires, à l’université et les gouvernements
conservateurs en sont peuplés, sans qu’il soit assuré qu’ils n’infestent pas les gouvernements de gauche.
Irlande : un catholicisme très actif
Il n’y a pas de religion d’État, pas de concordat, pas de discrimination. L’Église trouve ses moyens propres pour
fonctionner. Cependant elle contrôle de nombreux aspects de la sphère publique : 80% de l’enseignement, dont elle recrute les membres et assure la formation ; une minorité
d’établissements de santé mais elle détermine la déontologie générale ; si la contraception est possible l’avortement est interdit. L’État est officiellement neutre, mais la Constitution de
1937 fait référence à la sacro-sainte trinité de laquelle découlent tous les pouvoirs du gouvernement. Nous sommes là loin des « Lumières » et la Révolution Française fut
longtemps considérée comme le mal absolu !
Grèce : un foutoir orthodoxe
L’Orthodoxie signifie autant l’appartenance culturelle que nationale : « l’hellénité », comme on
dit la judéité, même pour les athées! La mention de la religion est portée sur la carte d’identité. L’Église orthodoxe est rattachée au ministère de l’Éducation nationale. Il n’y a donc pas de
séparation ni de laïcisation. Si la liberté religieuse est proclamée, le prosélytisme des autres pensées est réprimé, la Grèce a été condamnée par la Cour européenne des droits de
l’Homme
sur ce point, et l’instruction religieuse orthodoxe est obligatoire. L’Eglise ne peut être «offensée» et la
Constitution est promulguée au nom de «la Sainte Trinité». On sait, depuis la crise qui frappe si durement ce malheureux pays que l’Église orthodoxe, richissime, ne paie pas d’impôts ! Pas
plus que les riches armateurs. C’est dire l’état de la démocratie chez ses inventeurs…
Les Pays bas : pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?
La Constitution de 1848 confirme la séparation des Églises et de l’État, la liberté des cultes, l’égalité des
droits L’enseignement public neutre est organisé depuis 1806. Mais, à l’instar des réformés conservateurs, chaque Église veut son école, et, en 1920, l’État avalise et finance à 100% l’ensemble
des réseaux scolaires ainsi constitués. Cela implique une déclaration d’appartenance par la famille de chaque enfant qui devient ainsi, du berceau à la tombe, partie prenante d’un
système de «piliers»communautaristes qui encadrent la vie de chacun dans des clubs, syndicats, partis politiques, journaux confessionnels ou non.
Bref ! Tout ce que la République laïque déteste. La séparation Églises/État permet néanmoins le financement des activités des Églises, par le biais des collectivités locales, mais sans
prélèvement d’impôt comme en Allemagne ou en Italie, mais qui dit financement local dit impôts locaux !
L’État attribue les subventions aux «comités de parents» qui choisissent directeurs et enseignants, mais, fort
heureusement, ils sont contrôlés par ailleurs. En fait, 38% seulement des parents préfèrent les écoles confessionnelles et, pure logique libérale, on assiste à la multiplication d’écoles privées
multiconfessionnelles voire non religieuses fort coûteuses pour l’État. Ce système reste donc ségrégationniste dans son essence, mais sur fonds publics !
La tradition humaniste a permis d’élargir les libertés avec le droit à l’avortement (1982), des droits pour les malades, l’euthanasie conditionnelle (1993), le contrat d’union civile, mais
aussi une expérience libérale pour les consommateurs de drogues. Au total donc, des libertés, une laïcisation avancée, mais le système communautariste social religieux reste en place et il
s’y amorce une ségrégation sociale par l’école. C’est la tare principale des systèmes confessionnels qui ne peuvent, par définition, prétendre à la neutralité.
***
Les religieux de toutes confessions, attachés à leurs habitudes de domination, soit disant spirituelle, et à leurs
comportements contraignants, considèrent, ô horreur, que toute laïcisation s’effectue aux dépens de leur vocation à imposer partout une soumission culturelle, sociale et politique qu’ils estiment
légitime de faire régner au nom « d’arrières mondes », comme disait Nietzsche, dont nous n’avons que faire. Là est une partie essentielle de notre combat. Ce combat est plus que jamais
urgent en France même où les incessantes entorses à la loi de Séparation ne font que s’aggraver.
Mais la restauration de la démocratie authentique, inséparable de la laïcité, nécessite de lutter aussi contre ces
nouvelles cléricatures économiques que sont l’OCDE, l’OMC et tous ces bidules internationaux hors sol, dont les objectifs sont de confisquer, au profit des milieux d’affaires, un maximum du
pouvoir encore détenu par les États. La négociation en cours de l’AMI (Accord Multilatéral sur les Investissements) en est une aveuglante et désolante tout comme les récents agissement de la
fameuse Troïka à Chypres. La lutte est donc tout aussi nécessaire sur ce plan, je vous prie de le croire.
Gilles POULET
Mars 2013
Sources :Cercle Jean ZAY,CAEDEL, Wikipédia, Sciences Humaines
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