par Marc Silberstein
pour le débat à Lons le Saunier le 23 septembre 2011
Association des libres penseurs de France, section jurassienne
(Affiche...ICI...)
Le constat est sans doute pénible pour les athées et les libres penseurs : la croyance – littéralement affolante – en une entité surnaturelle aux
pouvoirs prétendument illimités, à la bonté incommensurable et aux desseins insondables est prépondérante chez les humains, partout dans le monde. Depuis des générations et des générations, nos
frères humains consolident sans questionnements fatals la croyance en ce Dieu omniscient, omniprésent, créateur de tout, décideur du destin du cosmos et de nos infimes existences. Nous faisons
donc face à une énigme anthropologique fondamentale : celle de l’attachement des Hommes à l’idée de Dieu. Dans ce court article, il n’est pas possible de traiter cette question. En revanche,
on y fera état de quelques remarques de base, sans lesquelles la critique de l’idée de Dieu et le constat du danger d’une telle croyance pour notre liberté et notre quiétude morale serait
inenvisageable.
La critique de la religion (les trois monothéismes) est malheureusement devenue assez inaudible dans notre pays, en ce que la majorité de nos concitoyens pense
qu’il s’agit d’une affaire privée (entre soi et « Dieu »), que la loi de 1905 nous protège des intrusions religieuses dans nos vies et que les conceptions métaphysiques inhérentes à la
croyance en un Dieu chrétien, juif ou musulman sont des idées comme les autres. Penser ainsi, c’est avoir une vision quelque peu restreinte de la pesanteur religieuse, en ne la concevant que du
point de vue de la France, pays (encore) assez protégé des attaques des pouvoirs religieux. Or, dans le monde, le rapport croyants/athées est massivement en défaveur de ces derniers. Il est donc
« normal » du point de vue des manipulateurs d’idées qui possèdent le pouvoir médiatique – mais aucunement légitime – que l’athéisme soit tenu sous la ligne de visibilité des grandes
conceptions du monde. (Hormis Michel Onfray, l’athéisme est totalement absent des médias à grande audience.) Cette suspicion ou cette indifférence condescendante à l’égard de l’athéisme sont
choquantes, car elles évacuent à dessein ce qui en fait la conception du monde la plus adaptée 1) pour comprendre le monde, 2) pour tenter de le rendre le plus vivable possible, ici et maintenant
et non pas dans un au-delà féérique sans aucune crédibilité. En un mot, et bien qu’il existe des athéismes de droite (toutes les chimères sont possibles dans le monde des idées), l’athéisme est
une pensée révolutionnaire.
L’athéisme récuse notamment l’idée, inhérente à celle de l’existence de Dieu, selon laquelle l’âme de l’Homme est immortelle. La science s’est débarrassée de la
notion d’âme, qui ne correspond à rien qui serait connaissable, expérimentable, démontrable. Alors dire de quelque chose qu’on ne sait pas définir que cette chose, de surcroît, est immortelle,
voilà qui excède de très loin le sacrifice de la raison que voudrait consentir un humain débarrassé des chaînes mentales avec lesquelles la religion veut le retenir. De même, il est inhérent à la
croyance en Dieu qu’il existe pour nous, ses créatures, un paradis et un enfer. Outre la débilité de cette croyance – inutile de développer –, on peut penser que moralement, il y a là une idée
extrêmement dangereuse en ce qu’elle vise à instaurer la torture – infinie, qui plus est – comme moyen de punir.
À l’issue du débat du 23 septembre, un prêtre protestant, fort sympathique au demeurant, est venu me parler des Évangiles et me dire qu’il était d’accord avec
presque tout mon exposé (or j’avais été, bien entendu, d’une extrême sévérité à l’encontre des religions, de leurs servants et des croyants). Il évoqua l’argument classique des théologiens pour
« expliquer » la présence du mal au cœur de l’humanité (quand nous, athées, pensons que cette présence du mal est incompatible avec la déclaration selon laquelle Dieu est d’une bonté
infinie), à savoir le libre arbitre « généreusement » donné aux Hommes par Dieu. En soi l’argument est éminemment critiquable, mais plus encore, il est totalement vain et scandaleux
quand on rétorque que la liberté de l’Homme (cette liberté qui lui permet de faire le bien comme le mal, sous sa seule responsabilité) n’est aucunement en cause lors de catastrophes naturelles
qui déciment les humains par milliers, sans, bien entendu, qu’il s’agisse là d’un choix de leur part. De même, l’assassinat d’un bébé, par nature innocent et incapable de libre décision, est
inexplicable par les théologiens, car cela veut dire que Dieu ne prend jamais le pouvoir sur la liberté de l’assassin pour arrêter son geste fatal. De cela, le prêtre ne voulut pas parler. C’est
tout simplement impossible : tout religieux qui accepterait cette argumentation serait obligé, sauf fanatisme absolu, de convertir sa foi en un scepticisme mortel pour les dogmes de son
Église. Alors, tant que les religieux ne se tairont pas et prétendront être les seuls détenteurs des instruments de la morale et du vivre-ensemble, alors même que leur idéologie fait, par exemple
– mais quel exemple –, du génocide des Juifs soit l’indice d’un Dieu incompétent (incapable de contrer la fureur nazie), soit la marque d’un Dieu vengeur (outragé par ses créatures, il les fait
exterminer), il faudra que les athées se lèvent et réclament que des tribunaux de la raison les contraignent à cesser leur prosélytisme si néfaste.
Croire en Dieu, c’est un peu croire que l’on peut sauter du haut d’un immeuble et qu’un miracle empêchera la chute funeste. Personne ne fait jamais cela, en
cherchant à tester la bienveillance de Dieu. L’on me rétorquera que les desseins de Dieu étant impénétrables, il serait dangereux, pour celui qui voudrait tenter l’expérience, de penser que la
miséricorde divine viendrait à bout de la gravité. Reste que l’argument sceptique de l’athée est imparable : comment un Dieu si bon et si puissant a-t-il créé un monde dans lequel tout ou
presque est une source de danger ? Comment rendre compatible ces constats avec la description d’un Dieu législateur suprême du cosmos ? Comment croire à une telle débauche de moyens (la
création de l’univers, avec ses milliards de milliards d’étoiles) pour aboutir à une planète somme toute dérisoire, en proie aux séismes, au raz-de-marée, aux chutes d’astéroïdes, aux épidémies
les plus horribles, j’en passe et des pires, tous phénomènes en rien redevable du fameux libre arbitre dont serait doté l’Homme ? Quel est donc ce Dieu qu’il faudrait vénérer ? Le
mathématicien et philosophe Bertrand Russell (1872-1970), dans son livre Science et religion, résume ainsi cette idée : « N'y a-t-il pas quelque chose d'un peu absurde
dans le spectacle d'êtres humains qui tiennent devant eux un miroir et qui pensent que ce qu'ils y voient est tellement excellent que cela prouve qu'il doit y avoir une Intention Cosmique qui,
depuis toujours, visait ce but... Si j'étais tout-puissant et si je disposais de millions d'années pour me livrer à des expériences, dont le résultat final serait l'Homme, je ne considérerais pas
que j'aurais beaucoup de raisons de me vanter. »
Au-delà de la critique de ces aberrations, ce que récuse en premier lieu l’athéisme, c’est la structure de pouvoir intrinsèque à la croyance en un Dieu
créateur : il est le maître du monde et des créatures, et celles-ci lui doivent obéissance. L’athéisme est avant tout un refus de ce putsch permanent de Dieu et de ses troupes (le clergé)
lorsqu’ils font des humains des sujets, des dévots, des serviteurs. La liberté n’est pas un don du ciel, c’est la construction perpétuelle de nos rapports les uns avec les autres, et c’est cela
que les religions ne peuvent supporter. C’est en vertu de cette idée d’une liberté à concevoir et à consolider au sein de la communauté des Hommes et non dans un rapport de soumission à un maître
à l’humeur chaotique, parfois bienveillant, parfois tortionnaire de sa propre créature, que cette devise se doit d’être clamée : « Ni Dieu ni maître ».
Ce sont ces arguments qui me font dire que la conception de la religion comme opium du peuple est peut-être à prendre au sens premier. Pour qu’une telle souffrance
– celle ne n’être jamais entendu de celui que l’on implore – et une telle addiction (comme avec les drogues) soient ainsi acceptées et conçues comme les valeurs les plus estimables qui soit, il
faut qu’elles procurent un avantage psychique majeur, quoiqu’irrationnel. Notre capacité à accepter les idées irrationnelles en dépit du poids de la preuve empirique de leur inefficacité, voire
de leur dangerosité, est un trait de la nature humaine. C’est pourquoi le combat des athées et des libres penseurs est si difficile… et qu’il doit être poursuivi sans relâche.
Lectures conseillées :
Normand Baillargeon, Là-haut, il n'y a rien. Anthologie de l'incroyance et de la libre-pensée, Presses Université de Laval, 2011.
Richard Dawkins, Pour en finir avec Dieu, Perrin, 2009.
Jean-Paul Gouteux, la religion contre l’humanité. Apologie
du blasphème, préface de Marc Silberstein, Éditions Matériologiques (www.materiologiques.com), 2011.
Bertrand Russell, Pourquoi je ne suis pas chrétien(1927), préface de Normand Baillargeon, Éditions Lux, 2011.
Bertrand Russell, Science et religion(1935), Folio, 2007.
Autrefois, pour l’athée, c’était la prison, la torture, la mort. Les avancées démocratiques ont permis, en tout cas dans nos contrées, de mettre à distance les
velléités criminelles des prélats et de leurs sbires. Il leur reste, pour nous décrédibiliser, à nous assimiler au stalinisme et au nazisme, dans une odieuse rhétorique où, l’un et l’autre
étant vus comme des régimes fondés sur l’athéisme – ce qui est d’ailleurs faux en ce qui concerne le nazisme -, les athées d’aujourd’hui ne seraient que les fils et les filles spirituels de ces
régimes
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